Le visage de l’Alzheimer

C’est une belle matinée ensoleillée à la maison de repos des Bouleaux. A l’extérieur, pas un bruit. Un homme âgé est assis sur un banc en bois, le regard vide. A l’intérieur, c’est l’affolement. Les infirmières s’agitent, certains patients s’impatientent. « Quelqu’un est-il désigné pour me laver? Je ne pourrai jamais être prêt pour 10H à la gym. » Une infirmière s’arrête. « Oui monsieur Pavot, mais il y a des personnes fort malades dont on doit s’occuper en priorité. On va faire de notre mieux. » Dans la salle commune, d’autres patients semblent indifférents à ce qu’il se passe de l’autre côté de la porte. Madame Mordan, 84 ans, est atteinte de la maladie d’Alzheimer. « Madame Mordan voyage beaucoup dans le temps. Son fils est son seul point de repère », raconte l’infirmière. «Votre fils va arriver. Vous l’aimez beaucoup votre fils, n’est-ce pas? » « Haaa, mon fils… Quelle affaire celui-là. Qu’est-ce qu’il est gentil », répond-elle avec un sourire béat. Madame Mordan s’installe ensuite pour la gymnastique et se perd aussitôt dans ses pensées. « J’ai vu un petit oiseau », chantonne-t-elle d’un air nostalgique, le regard dirigé vers la fenêtre qui donne sur le jardin. Soudainement, elle semble revenir à elle. « Je dois aller aux toilettes », dit-elle à voix haute. Aidée par l’infirmière, elle se dirige vers les sanitaires. Quelques pas plus tard, elle se retourne, l’air incompréhensif. « Mais enfin, que faites-vous? Où va-t-on? Non, je n’ai pas besoin d’aller aux toilettes. Laissez-moi m’asseoir. »

La séance de gymnastique commence sur quelques notes de salsa. Madame Mordan, espiègle, fait des grimaces à ses camarades et se laisse emporter par la musique. « Madame Mordan, faites vos exercices! » s’exclame l’infirmière. « Je les ferai si je décide de les faire. Je préfèrerais aller manger moi. Et en plus, vous avez vraiment l’air con. » Rire général. Mais quelques minutes plus tard, c’est l’accident. Des infirmières s’emparent de madame Mordan et l’emmènent dans la salle de bain afin de la changer. « Cela arrive encore de temps en temps. Les patients atteints d’Alzheimer n’ont plus de mémoire à court terme, ce qui fait qu’ils en oublient parfois presque qu’ils doivent aller à la toilette. Dans le cas de madame Mordan, c’est une vraie tête de mule, il est donc difficile de savoir si elle avait oublié ou si elle n’avait simplement plus envie d’y aller », explique l’infirmière. De retour dans la salle commune, madame Mordan semble déjà avoir oublié l’incident. Elle s’assoit, le regard dirigé vers la fenêtre. « Oh, il est parti, mon oiseau. »

C’est maintenant l’heure du dîner. Madame Mordan mange avec appétit et aperçoit soudainement son fils par la fenêtre. « Il est là! Voilà Patrick. Mon Patrick. Je savais qu’il viendrait », dit-elle, impassible. Son fils la rejoint à table et aussitôt, elle s’emporte: « Tu m’énerves! Rase-moi cette barbe! » Patrick me regarde, l’air amusé. « Voilà comment elle m’accueille. Plutôt sympa, hein? Elle est incroyable. » Madame Mordan se retourne, le regard malicieux, avant de se remettre à manger. « C’est moi qui m’occupe de maman », confie Patrick. « Je viens la voir chaque jour. Elle est atteinte de la maladie d’Alzheimer depuis 2008. Je l’ai soignée à la maison pendant 4 ans, mais ayant moi-même de graves problèmes de santé, j’ai dû la faire placer. Elle n’est pas au courant de mes soucis de santé. Elle ne veut rien savoir. Quand je suis hospitalisé, les infirmières lui disent que je ne sais pas venir la voir car je vais rouler à moto. » Il lui demande ensuite comment s’est passé la gym, mais elle n’en a aucun souvenir. « Je n’ai pas fait la gym, moi, je n’aime pas ça. » « Si maman, tu as fait la gym. », répond Patrick. « Han toi, ne commence pas à m’ennuyer. » Patrick s’apprête à répondre, mais madame Mordan chantonne aussitôt pour ne pas l’entendre. « Qui aime bien châtie bien », lance Patrick en levant les yeux au ciel.

Patrick emmène ensuite sa maman prendre l’air. En chemin, elle s’arrête et me sourit tendrement avant de me prendre la main. « Je vous connais, vous, avec vos grands yeux noirs. Vous êtes toujours là, derrière moi, et vous me regardez attentivement », me dit-elle. « Mais non maman tu ne la connais pas. C’est la première fois que tu la vois », répond Patrick. « Ah bon? »

Il est temps de se quitter. Patrick embrasse sa mère tendrement. « Je viens avec toi? » lui demande-t-elle. « Non maman, c’est ici, chez toi. Je reviendrai te voir demain. » Madame Mordan acquiesce avant de détourner à nouveau son regard vers la fenêtre, l’air nostalgique, à la recherche du petit oiseau.

 


Reportage réalisé par Charlotte Meynaert en juin 2016.

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